Il est des déclarations qui, prises isolément, pourraient passer pour des outrances de campagne. Mais mises bout à bout, elles dessinent une trajectoire politique lourde de conséquences. La volonté réaffirmée de Donald Trump d’annexer le Groenland — territoire autonome relevant du Danemark — n’est pas seulement une provocation diplomatique. Elle constitue une remise en cause directe des fondements mêmes de l’OTAN, et pourrait, à terme, provoquer une fracture historique au sein de l’Alliance.
Car le Groenland n’est pas un territoire lointain et abstrait. Il est juridiquement rattaché à un État membre de l’OTAN, le Danemark. Menacer son intégrité territoriale, même par des voies prétendument “négociées”, revient à poser une question explosive : l’OTAN protège-t-elle ses membres… contre les États-Unis eux-mêmes ?
Depuis sa création, l’Alliance atlantique repose sur un principe simple : la solidarité défensive entre alliés face à une menace extérieure. Or, dans le scénario groenlandais, la menace ne vient ni de Moscou, ni de Pékin, mais de Washington. Une telle situation n’a jamais été envisagée sérieusement — et pour cause : elle rendrait l’OTAN conceptuellement incohérente.
Le Danemark se retrouverait alors face à un choix impossible. Soit accepter une pression américaine directe sur sa souveraineté, au risque d’apparaître comme un État vassal. Soit résister, politiquement et diplomatiquement, en constatant que l’Alliance dont il est membre n’offre aucune protection contre son principal pilier. Dans ce second cas, la sortie de l’OTAN ne serait plus une hypothèse théorique, mais une option stratégique crédible.
Ce serait un précédent majeur. Car si un petit État membre peut être menacé, intimidé ou contourné par le leader de l’Alliance, alors la garantie collective cesse d’exister. L’OTAN ne serait plus une alliance, mais une hiérarchie. Et dans une hiérarchie, la loyauté n’est jamais éternelle.
Cette crise potentielle s’inscrit dans une dynamique plus large. L’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro, les menaces répétées contre Cuba, l’évocation de frappes américaines au Mexique, et désormais l’obsession groenlandaise, dessinent une politique étrangère fondée non sur le droit, mais sur la capacité d’imposition unilatérale. Une logique d’empire plus que d’alliance.
Pour les Européens, l’alerte est sérieuse. Car si le Danemark devait être le premier à rompre, d’autres suivraient tôt ou tard. Non par anti-américanisme, mais par instinct de survie stratégique. Une alliance qui ne protège plus ses membres perd sa raison d’être.
Ironie de l’histoire : en voulant renforcer la position américaine dans l’Arctique, Donald Trump pourrait déclencher l’effet inverse — l’effritement de l’architecture occidentale qu’il prétend défendre. Et dans ce monde fragmenté, les bénéficiaires seraient évidents : puissances émergentes, blocs alternatifs, alliances régionales concurrentes.
La question n’est donc plus de savoir si l’annexion du Groenland est réaliste. La vraie question est celle-ci : combien de menaces faudra-t-il encore pour que l’OTAN cesse d’être une alliance de droit et devienne un simple outil de puissance ? Et surtout, combien d’États accepteront encore d’en faire partie.
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